Nans et Mouts : « As-tu moins d’expériences de vie dans un mètre carré que sur la surface totale de la terre ? »

Voilà quatre ans que Nans Thomassey et Guillaume Mouton débutent nus leurs pérégrinations télévisuelles, dans Nus & Culottés sur France 5.  Avec seulement un couteau, trois caméras et un baluchon sur l’épaule dans lequel sont planqués leurs rêves de gosses, les deux trublions ont pour objectifs de boire le thé avec un lord anglais, de chercher un ours dans les Pyrénées ou de dormir sur les toits de Paris. En échange d’un coup de main, ils dépendent entièrement de l’Autre pour se vêtir, se nourrir, dormir et avancer. Prétextes à la rencontre et au partage, les kilomètres qu’ils foulent en motocyclette, en stop ou en cargo, ont beaucoup nourri l’esprit de Tumbleweed. Au Café L’Artiste, troquet de l’est-parisien, je les retrouve habillés au rendez-vous fixé. Deux jus de fruit, une bière chaude, un dialogue bien instructif dont voilà un court extrait.


Nans : As-tu moins d’expériences de vie dans un mètre carré que sur la surface totale de la terre ? Un mec qui vit dans un hameau, qui approfondit énormément chacune des relations, qui explore énormément la faune, la flore, le ciel, peut-il voyager à la hauteur de quelqu’un qui fait le tour du monde ? Le voyage est-il seulement géographique ? Plus généralement, c’est quoi le voyage ? Qu’est-ce qui motive le voyageur ? Pourquoi tu te mets en mouvement ? Découvrir le monde ou se découvrir ? Une fuite peut-être, ou une quête. Ces motivations évoluent, tu les découvres au fur et à mesure.

Mouts : Voyage en latin c’est la voie, « via », c’est le cheminement. Cheminement de quelqu’un qui apprend à jouer de la gratte, cheminement de quelqu’un qui voit son enfant grandir, qui voit ses veaux grandir. Comme tu chemines sur les routes du monde, tu chemines avec toi, tu chemines dans les relations autour de toi, tu chemines avec ton environnement.

Nans : Le voyage ne prend pas seulement racine dans le mouvement géographique, mais dans le mouvement fondamental. La notion de voyage est beaucoup plus vaste qu’un changement de territoire. Ce n’est pas nécessairement la multiplication des destinations qui rend une personne plus riche intérieurement. Nous, notre mode d’emploi, c’est aller raviver le feu dans le mouvement géographique. Y’a des philosophes, ça doit être certainement dans le mouvement intellectuel, d’autres dans le mouvement quotidien du ratissage de leur jardin.

Tu te prends une claque quand tu te rends compte qu’il n’y a plus de conscience dans ce que tu fais – Nans

Mouts : Voyager c’est avant tout rencontrer des gens. On a besoin d’humain, de créer du lien. C’est aussi un moyen de rechercher des miroirs par rapport à soi-même. En rencontrant un gars d’un univers complètement différent du mien, j’apprends de nouvelles choses sur moi.

Nans : De mon côté, voyager c’est fuir les miroirs que je connais. La famille, les parents… Ce sont les meilleurs miroirs, mais ce sont aussi ceux qui font le plus mal. C’est plus facile d’aller chercher une petite rencontre. En voyage, tu contrôles, tu as le luxe de choisir les facettes du miroir. Et de partir.

Mouts : On ne peut pas réduire le voyage à un jeu de miroirs. Voyager c’est aussi l’occasion de voir du nouveau, de se faire surprendre, d’échanger, d’être en mouvement.

Nans : En prenant parfois le risque de tomber dans de la consommation de distances et de rencontres. Est-ce que si je voyais cette destination, je ne serais pas plus heureux ? Et tu te prends une claque quand tu te rends compte qu’il n’y a plus de conscience dans ce que tu fais. C’est de la boulimie d’expériences !

Mouts : La question qui fait sens, c’est de se demander si l’on se sent en paix. Est-ce que l’on est serein ? Chacun aura sa réponse ! Le fermier qui reste chez lui, s’il est bien comme ça, il ne cherchera pas à aller ailleurs. Le gars qui a besoin de bouger pour être serein : « ne t’arrête pas » ! Le gars qui est dans de la consommation : « enchaine, ne t’arrête pas, consomme ! »

Nans : Quand je vis sans avoir conscience de ma propre existence, je souffre. Si mes actes ne sont pas cohérents, je n’me sens pas vivre, je n’me sens pas vivant.

Mouts : D’où le fait de jouer avec la frontière du connu, de l’inconnu. De la dépasser, de la déplacer. C’est le dénominateur commun de nos aventures : Auto-stop, hébergement spontané chez l’habitant, bateau-stop, avion-stop, sans argent, à poil ! Ca ancre tous nos sens dans l’instant.

C’est certainement par peur de l’immobilité que l’on essaie d’asseoir le voyage comme un mode de vie plus épanouissant – Mouts

Nans : Quand tu ne contrôles plus rien, quand ton cerveau ne peut plus anticiper les cinq prochaines minutes, que la faculté même d’anticiper n’est plus vraiment utile, là tes sens sont en éveil, verticalement. Je me sens en vie dans ces moments-là, je suis aligné. Cette énergie en moi me nourrit énormément. D’où l’intérêt en voyage d’avoir un objectif. L’objectif est important pour aller chercher l’énergie, pour se mettre à marcher. Et voir jusqu’où l’on ira.

Mouts : L’objectif justifie le mouvement, mais il n’est pas une fin en soi. On s’est déjà senti dans un sentiment de voyage, de liberté, dans des patelins où j’ai fait du vélo depuis que j’ai cinq ans. Pourtant on n’avait pas d’objectif.

Nans : Ce qui nous parle c’est surtout de vivre quelque chose d’intense, d’être vivant. Depuis l’enfance, on est formaté à canaliser notre énergie par rapport à un désir : « j’veux tel objet, j’veux tel rêve ! » On fonctionne tous de manière très linéaire : un début, un milieu, une fin. Une ressource qu’on transforme, qu’on exploite, qu’on utilise. On a toujours besoin de se rassurer : « Je laisse sortir cette énergie, mais dans deux heures je serai là. »

Mouts : Pourquoi tu aimes te sentir vivant ? Pourquoi c’est un besoin ? Tu sais, ces moments où t’es dehors, qu’il fait froid, où tu sens la vie bouillir à l’intérieur ! Pourquoi on n’irait pas tranquillement se caler au chaud ? C’est certainement par peur de l’immobilité, nous qui parcourons les routes du monde, que l’on essaie d’asseoir le voyage comme un mode de vie plus épanouissant, plus intense.

Nans : C’est la seule chose que j’ai, au fond. Quand je m’enlève tout, ma maison, mes amis, ma famille, il ne me reste plus que la vie ! Le sentiment d’être en vie ! C’est la dernière chose que je peux chérir et alimenter. J’suis comme tout être vivant, comme la fleur qui cherche à s’en aller vers le soleil, l’arbre qui cherche à s’épanouir et à grandir. Le sens de ma vie c’est de vivre le plus en harmonie possible et surtout vivant.

Mouts : Elle peut être crevante cette intensité ! Regarde le hamster qui court dans une roue qui va trop vite.

Nans : Il y a une différence entre se sentir intensément en vie et faire des choses intenses. Je peux me réveiller un matin et me sentir intensément en vie, dans un état de profonde sérénité ! C’est le bonheur dans l’inactivité, l’intensité dans l’immobilité. C’est aussi ça le voyage.

Propos piochés par Kant Photo : Crédits Bonne Pioche

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