Antoine Page : « Il est difficile de raconter l’itinérance »

Embarqués dans un vieux camion, le vidéaste Antoine Page et le dessinateur Bilal Berreni (alias Zoo Project) sillonnent les routes d’Europe direction Vladivostok. Des poules ukrainiennes au cargo échoué de la Mer d’Aral, ils racontent ce périple à deux voix dans l’OVNI poétique C’est assez bien d’être fou. Une claque ! On a voulu revenir avec Antoine sur la difficulté de raconter le mouvement.

« Tout le problème est contenu dans cette question : Peut-on vivre une chose tout en la restituant ?  Et à quel point doit-on faire primer la restitution sur le vécu ?

Évoquer l’itinérance en littérature est une chose. On peut vivre le moment à fond, éventuellement prendre des notes, et retranscrire ultérieurement les impressions ressenties. Faire un film documentaire sur l’itinérance est différent. On mélange deux temps différents, celui de l’instant et celui de la restitution de cet instant à travers la prise de vue. Les deux temps vont se télescoper : c’est le hiatus. Il y aura ensuite le temps du montage qui pourrait s’apparenter au temps de l’écriture pour un écrivain. C’est la première période qui, selon moi, pose le plus de problème et montre les limites d’un tel exercice, voire l’impossibilité de traiter, en documentaire, de l’itinérance. Pour bien parler des choses, il faut du temps. Quand vous êtes itinérant, vous n’en avez pas.

C’est assez bien d’être fou (Kazakhstan) Zoo Project / Antoine Page from Antoine Page on Vimeo.

Vivre les choses, tout le monde peut le faire, mais pouvoir les restituer est tout à fait différent.

Je ne suis pas un voyageur, je suis un réalisateur qui a fait un film sur un voyage. C’est assez bien d’être fou est un projet artistique avant d’être un projet de voyage. Cela aboutit forcément à une certaine schizophrénie. Il faut être dans l’instant et vivre les choses, mais en partie, car en permanence je m’interroge sur comment les raconter. L’itinérance oblige à un renouvellement permanent de la forme, car quand on voyage on est continuellement dans des changements de rythme, d’ambiance. Vivre les choses, tout le monde peut le faire, mais pouvoir les restituer est tout à fait différent. La maîtrise d’un langage est nécessaire. Cela devient une réécriture, une recherche de forme, qui n’a plus rien à voir avec le caractère spécifique des choses vécues durant le trajet.

Avec Bilal, nous avons eu une très longue période de montage et de dessin. Donc une nouvelle écriture de notre voyage. Évidemment, il ne s’agit pas de rejouer les choses, mais de fictionnaliser le réel, de le mettre en scène pour retrouver et surtout faire partager le ressenti du voyage et emporter le spectateur. Lorsque que l’on demandait à Cendrars s’il avait vraiment pris le Transsibérien en pleine guerre russo-japonaise, il répondait : « Peu importe si j’ai pris ou non le Transsibérien, ce qui compte c’est que je vous l’ai fait prendre ». »

Antoine Page
Photo : Jeremy DP

Répondre à Antoine Page : « Il est difficile de raconter l’itinérance »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s