Philippe Gloaguen, un Routard première classe !

Héritier des vagabonds de la fin du XIXe siècle, le routard fut d’abord un errant réfractaire et libertaire, en rupture de ban d’un certain ordre social et moral. Terme aujourd’hui galvaudé, selon l’anthropologue Franck Michel, le « routard » ne serait maintenant que l’ombre de son image mythique et romantique, un doux fantasme occidental. A l’image du guide du même nom. Hippie à ses débuts en 1973, né de la mouvance soixante-huitarde, le Routard se voulait avant tout le guide des jeunes voyageurs fauchés. Dès sa parution, celui-ci prenait bien soin de se distinguer de la figure du touriste telle qu’on l’imaginait alors depuis l’avènement du tourisme de masse en 60. Quarante ans plus tard, le Routard est une véritable institution. Devenu très exhaustif, le guide s’adresse désormais autant au voyageur au budget serré qu’à celui en quête de confort et de luxe. L’ambivalence est la suivante : d’un côté, il veut toujours incarner une forme alternative de tourisme, de l’autre, il doit se vendre au plus grand nombre.

Davantage Père Castor qu’hippie soixante-huitard, Philippe Gloaguen est le co-fondateur des Guides du Routard. Dans son bureau de la Butte-aux-Cailles, cet après-midi-là, il chasse une mouche. Voilà un bout de l’entretien.

Le premier Guide du Routard, paru en 1973

Le premier Guide du Routard, paru en 1973

Avec le premier Routard de 73, on pense à Kerouac, au flower power de San Francisco, à Easy Rider. Guide leader en France aujourd’hui, il s’est vendu à plus de 40 millions d’exemplaires dans le monde. Que reste-t-il de l’aspect libertaire, hippie et contestataire de ce premier Routard ?

Philippe Gloaguen : Moi je ne suis pas contestataire. Je ne l’ai jamais été. J’ai fait une bonne école de commerce, j’ai toujours été bon élève, premier de classe, bac à 16 ans avec mention. Fauché comme tous les gamins de mon âge, j’ai commencé à voyager. Ce n’est pas parce qu’on fait du stop et qu’on va dormir sur les plages qu’on est contestataire.

Le premier Routard c’est la route des « Z’Indes », une réponse des voyageurs à Mai 68, une volonté de rupture avec la société. Vous pigiez pour Actuel, vous citez souvent Bizot [patron de presse, fondateur d’Actuel, de Nova]. En 73, vous profitez de ce mouvement et vous positionnez derrière tout ça !

PG : C’est à cause de l’époque. Le premier Routard, c’est la presse 68. Le terme « routard », c’est Bizot. On a eu énormément de mal à se faire éditer parce que ça sentait le haschich. Quand je suis allé en Inde, je n’ai pas fumé ! L’ambiguïté est là : ce n’est pas parce que l’on voyage libre que c’est un refus de la société. Quand j’étais étudiant en école de commerce, il y avait treize jobs par diplômé. On était les rois du monde ! C’est pour ça que j’ai pu faire le Routard. Mais il n’y avait aucune contestation. Moi, ce qui m’anime véritablement c’est la liberté, l’indépendance et la soif d’apprendre. Au Routard, on est payé pour se cultiver. Y’a eu une contestation, mais elle n’était pas pour moi. Par contre, vous avez raison, j’ai été mêlé, contre moi, dans cette mouvance. Bizot était milliardaire ! Il habitait un château à Saint-Maur, il faisait vivre pas mal de gens, il avait plusieurs femmes ! C’était passionnant d’approcher des mecs comme ça. Lui était dans la contre-culture, et dans la drogue. C’est ce qui l’a perdu. Actuel, c’était ni fait, ni à faire. L’impression était illisible ! Ils mettaient des aplats mauves, des conneries… « Ha cette couleur, je l’ai vu hier avec le dernier pétard tibétain » ! Moi j’ai été très déçu – non pas par le mouvement hippie qui est un mouvement politique très intéressant –, mais par les bab’ d’Inde. C’était des cons, des marginaux qui vivaient avec trois francs six sous. Ils n’avaient strictement rien compris à l’Hindouisme, aux cultures asiatiques. C’était de la contre-culture à deux balles.

On a eu énormément de mal à se faire éditer parce que ça sentait le haschich.

Philippe Gloaguen

La figure du « touriste » est moquée, voire méprisée, aujourd’hui par le Routard. Paradoxalement, le guide touristique le plus vendu en France recommande à ses lecteurs – touristes comme les autres – de les éviter. Pourquoi continuer à alimenter la distinction entre touriste et voyageur ?

PG : Au Routard, il n’y a pas de jugement sur les choix de chacun. On offre la liberté de choisir, on n’impose rien. Nous, c’est le voyage éclectique. Aujourd’hui, une fille peut avoir un tailleur Chanel et un jean’s. Dans les années 60, ça n’existait pas. Maintenant, y’a des mélanges, les gens ne sont plus tellement jugés. Vous visitez Paris, vous n’avez pas vu le Louvre, pas grave ! Si vous n’avez pas vu la Joconde, vous n’êtes pas un con. Y’a une tolérance, les gens font ce qu’ils veulent.

« S’attendre à trouver autocars, groupes et boutiques d’artisanat, la trinité du tourisme de masse, qui font rudement grimper les prix, baisser la qualité et oublier l’accueil », « côté restauration, éloignez-vous le plus possible des zones touristiques », « il fait bon flâner dans l’île de la Cité, malgré l’afflux régulier de milliers de touristes » ou « hélas victime de son succès, le Café Maure de la mosquée de Paris s’est transformé peu à peu en usine à touristes en quête d’exotisme » sont des extraits tirés des Guides 2014.

PG : On a de moins en moins ce genre d’attitude. On essaie. C’est cette arrogance qui crée les racismes. Je suis fier de m’adresser à des gens qui n’ont pas l’occasion de voyager, de leur donner confiance, de leur donner quelques pistes. Et donc, ce petit snobisme, on l’évite. On n’a plus tellement ce discours, de moins en moins, j’essaie de gommer ce genre de choses. Autrefois, on était un peu rentre-dedans : « si vous ne voyagez pas comme ça, vous êtes un con ». Mais on n’est pas donneurs de leçons. Je n’ai rien contre le Club Med et le voyage organisé, ça aide des personnes perdues, âgées ou handicapées, qui n’ont pas confiance. Tout est bien, ce qui compte, c’est que ça corresponde à vos vacances.

Propos recueillis par Quentin Chevalier

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