Digressions à Saint-Louis

C’était dans le bus, direction Memphis, la cité du King, du whisky et des barbecues. Des paysages interminables, une route infiniment ennuyeuse, défilaient sous nos yeux fatigués. On venait de passer cinq jours mémorables à Saint-Louis, ville du Missouri, au cours desquels nous n’avions pas songé un seul instant à nous poser plus de cinq minutes devant une feuille blanche. À mesure que nous avancions à travers le pays, nous prenions un peu plus conscience de la difficulté prégnante à concilier expérimentation journalistique du terrain, délices imprévisibles du voyage et traitement littéraire ultra-subjectif. Exercice d’autant plus délicat, qu’il y avait en chaque personne rencontrée une part de romanesque à rendre presque convenue la lecture d’un bouquin de Norman Mailer ou d’un Hunter S. Thompson, le pape du journalisme gonzo. Tout ça à la fois était susceptible de nous rendre un jour prochain complètement cinglés. C’était dans ce bus, donc, que je reprenais soigneusement là où je l’avais laissé, le fil d’une prose secouée.

Première nuit à Saint-Louis, nous la passons dans un quartier pavillonnaire derrière Lafayette Park chez Willy, un sexagénaire. Cette hôte, quelque peu singulier, vivait en collocation avec Aaron un jeune musicien à peine plus vieux que nous et sortait avec une fille de dix-huit ans dont j’ai oublié le prénom. Dans sa demeure, le papier peint tirait salement la gueule, le plafond complètement écaillé était susceptible de s’écrouler sur nous à tout moment et la cuisine ressemblait à ces shops de bric et de broc vaudous qu’on peut trouver à la Nouvelle-Orléans. Mais ce n’était rien en comparaison des chiottes. La chasse d’eau se résumait à un seau, la cuvette sans lunette était tellement noircie que nous pouvions difficilement nous y poser sans tourner de l’œil. C’était un véritable cimetière. Mais comme pour les cafards d’Harlem, l’accueil de la femme-hydre de Park Slope ou encore la traversée chaotique New-York-Detroit en car chinois, la perception que j’avais de ces anecdotes charmantes et authentiques constituait de fait une source d’inspiration inépuisable.

L’homme à la chemise noire et au pantalon de soie possédait un charisme et une énergie à ce point démentiels que j’en avais presque oublié les autres musiciens

Diplômé en science physique, après avoir étudié quatre années en médecine, Willy travaille comme ingénieur pour le compte de compagnies pétrolières. Vingt ans de carrière plus tard, dont cinq passés à New-York, il lâche tout pour se consacrer pleinement à la peinture. La maison regorgeait d’œuvres d’art : des tableaux, des sculptures, des dessins éparpillés un peu n’importe comment dans les différentes pièces. La plupart d’entre elles ont été réalisées par des amis à lui. Sur certaines, il en était même le sujet. Je me souviens parfaitement d’une photo en noir et blanc accrochée dans la cuisine. Elle avait été prise depuis la fenêtre. De dos, l’artiste apparaissait dans une simple serviette de bain, au milieu des plantes désordonnées du jardin.

Ce soir-là, il nous emmène écouter une jam session sur Grand Boulevard. L’endroit s’appelle Big Brother-Big Sister, le studio calfeutré ressemble à un petit théâtre avec de grands rideaux rouges derrière la scène. Il y a une quinzaine de personnes dans la pièce, c’est très éclectique. Sur l’estrade, un contrebassiste, un batteur et un clarinettiste commencent leurs improvisations. La salle se chauffe doucement. D’autres musiciens s’ensuivent tandis qu’entrent au compte-goutte de nouveaux spectateurs. Un guitariste, un saxophoniste, un pianiste s’ajoutent au trio. Tout s’emballe, se déchaîne. Sur ma chaise, ce qui retient surtout mon attention, c’est le dialogue prolongé des instrumentistes qui n’en finit plus. J’en avais le tournis. Deux jours plus tôt, c’était Dana Hall, le batteur fou, qui nous donnait au Museum of Contemporary Art de Chicago une leçon de jazz en reprenant avec son groupe les Black Fire le répertoire d’Andrew Hill. L’homme à la chemise noire et au pantalon de soie possédait un charisme et une énergie à ce point démentiels que j’en avais presque oublié les autres musiciens. Ici, à Saint-Louis, c’était différent, moins formel, plus spontané ; l’exercice n’étant pas le même j’en conviens. Si certains étaient indiscutablement meilleurs que d’autres, les présences s’équilibraient, les ego s’effaçaient.

Aaron, plus à l'aise à l'ombre

Aaron, plus à l’aise à l’ombre

La soirée s’est terminée dans leur cuisine autour d’une bière infecte au goût de chocolat, avec Aaron qui improvisait un air de jazz. Ce dernier n’était pas du genre loquace ; discret, il s’exprimait avec flegme. Il n’avait pas souhaité jouer au jam, un peu intimidé par le niveau de chacun. Il en était touchant comme les notes bleues électrifiées de sa guitare qui s’échappaient dans la nuit.

Texte Napo&Kant
Photos Napo

3 réponses à Digressions à Saint-Louis

  1. Chevalier Isabelle

    Une digression est une figure de style qui consiste en un changement temporaire de sujet dans le cours d’un récit, et plus généralement d’un discours, pour évoquer une action parallèle ou pour faire intervenir le narrateur ou l’auteur. …

    (Chiottes) Les toilettes ou cabinets sont le lieu où une personne peut se soulager de ses déjections corporelles, c’est-à-dire uriner, déféquer, voire vomir. Le terme « toilettes » peut aussi désigner la vasque servant à cet effet. …

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  2. Une digression est une figure de style qui consiste en un changement temporaire de sujet dans le cours d’un récit, et plus généralement d’un discours, pour évoquer une action parallèle ou pour faire intervenir le narrateur ou l’auteur. …

    Chiottes:Les toilettes ou cabinets ou « petits coins » (au pluriel) sont le lieu où une personne peut se soulager de ses déjections corporelles, c’est-à-dire uriner, déféquer, voire vomir. Le terme « toilettes » peut aussi désigner la vasque (souvent en forme de siège) servant à cet effet. …

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