L.A. en solo – Partie 2

Il est 5 heures du matin quand j’ouvre les yeux, après une courte nuit passée sur un sofa ramolli. Cap sur Downtown ! Le bus tremble dans tous les sens quand il s’engage dans Chinatown et me lâche bientôt sur la 3ème rue. La démesure me saute aux yeux. Paradoxalement, à l’heure des early birds, peu de monde bat le pavé aux pieds des gratte-ciels ; seul le trafic me rappelle une forme de vie motorisée. Mais où vont ces berlines ? Les boutiques sont fermées, les cafés sont vides, les halls sonnent creux alors que les bureaux ouvrent à peine.

L’impression d’apocalypse post-industrielle est accentuée par la présence d’une armée de SDF, la plupart afro-américains, hommes et femmes confondus. Comme possédés, ils débinent un flot de paroles chamaniques et posent un regard démentiel sur ma carcasse de petit Européen tout juste débarqué. Des relents de soufre sont dégagés par le sol encore moite des transpirations nocturnes.

Des cargaisons de couleurs, des effluves d’odeurs qui rivalisent à chaque carrefour.

Ce sont les habitants les plus sauvages, lacérés, démunis et solitaires qui sortent la ville de sa léthargie. Charmant réveil. Ils squattent le trottoir des abords de Downtown, ne s’éloignent pas de leur tente plantée dans l’avenue San Pedro. Ils ne m’interpellent pas, à part pour me proposer à la volée et sans conviction une dose de coke. Ces immobiles me laissent filer, je vais trop vite pour eux. Je repense à cette phrase d’Arthur, un ami qui a un pied en Suisse et l’autre en Californie : « Tout le monde préfère San Francisco à Los Angeles. Moi c’est l’inverse, surtout parce que je trouve qu’à San Francisco on y voit trop de misère humaine. » Je redoute déjà l’état dans lequel je vais trouver Frisco…

IMGP1951Vers 9 heures, les rues s’animent enfin, les flux automobiles et piétons se lancent dans un ballet plus agréable à regarder. Les tracés perpendiculaires sont géométriquement impeccables. Il n’y a que le Grand Central Market pour me rappeler le mode de vie parisien. Dans cette halle abritant étals de légumes et stands de restauration rapide, les bobos semblent s’être emparés ici aussi des codes prolo. Avec une pinte de bière de San Diego et Le Dahlia Noir de James Ellroy comme lecture on-ne-peut-plus-à-propos, j’y suis bien.

Little Tokyo, Chinatown et le quartier mexicain du Pueblo prennent à mes yeux le rôle de sanctuaire de la diversité américaine avec ses différentes cultures et diasporas. Ces quartiers bouillonnants semblent figés. Les camions fumants distribuent à la louche des plats à emporter, les échoppes rivalisent de mauvais goût. À chaque rue sa spécialité. Ici les bijoux, là les vêtements de moindre qualité, plus loin les jouets. Des cargaisons de couleurs, des effluves d’odeurs qui rivalisent à chaque carrefour.

En rentrant en fin de journée chez Dave, je suis finalement heureux de retrouver cet appartement qui m’est déjà familier. Avoir vu la ville et m’en être imprégné m’impose plus de compréhension. Autour d’une pizza fade, nous nous racontons nos journées. Dehors quelques enfants jouent, profitent jusqu’au crépuscule de leurs vacances. Il y a peu, un gang latino avait la main sur le bloc.

Aujourd’hui, le quartier s’est calmé mais David n’est toujours pas satisfait du voisinage. Les gamins qui braillent semblent lui être aussi insupportables que quelques dealers véreux. Cela dit, il ne pense pas avoir la légitimité de se plaindre. « C’est l’État qui m’a filé cet appart à un bon prix, 150 $ au lieu de 1000, à cause de mon statut d’invalide. » Sacrée ristourne certes, mais demander 1000 $ pour ce deux-pièces excentré est aussi choquant ! Le prix à payer pour chasser la mafia.

IMGP196322 heures, nous ne disons plus un mot, calés devant la sitcom Big Bang Theory. Seuls quelques rires automatiques et le boucan de la clim viennent troubler le silence de nos conversations.

Mat

< Lire la première partie.                                     Lire la troisième partie. >

 

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