L.A. en solo – Partie 3

Les corn-flakes baignent dans mon bol et la présentatrice de CBS News a 52 dents dans sa bouche. Elle s’extasie devant l’évasion rocambolesque d’un truand-star, Joaquin « El Chapo » Guzman. La caméra de surveillance n’a rien raté de son petit manège, jusqu’au moment où le baron de la drogue mexicain s’engouffre dans le tunnel qu’il a creusé sous ses latrines. De l’appartement de David, je file aussi à l’anglaise, avec certes moins de panache. Une chape nuageuse étreint ce matin les quartiers résidentiels de Los Angeles mais l’air en est d’autant plus lourd. Une petite mamie au teint hâlé balaie devant sa porte. Son chaleureux « Good morning » s’avérera être le seul contact humain que j’aurai pendant les deux heures suivantes.

C’était ma dernière journée en solo avant de retrouver mes compères. Je voulais occuper ma journée en allant me promener dans un endroit sympa dans lequel nous n’aurons pas le temps d’aller avec Kant et Napo. Hollywood et les plages de Santa Monica et Venice étaient donc éliminés de ce programme potentiel. Los Angeles, c’est le cinéma. En laissant mon doigt se perdre sur la carte écornée du réseau de bus, je me dis que les studios d’Universal, de la Warner et de Disney ne sont pas si loin à rallier à pied en coupant par la montagne. Erreur monumentale. Après un ou deux miles, j’avais bien compris que mon objectif était un poil prétentieux et surtout que cette foutue carte n’était absolument pas à l’échelle. Je me retrouve à longer une énorme zone industrielle, à traverser des lignes de chemin de fer, à me faire frôler par des voitures lancées à pleine vitesse, à passer sous les ponts d’autoroute pendant près de 10 kilomètres. Et encore je n’étais pas arrivé à destination ! La Terre semble plus grande de ce côté-ci du monde.

Usé et complètement paumé, je me résous à grimper dans le premier bus qui passe. Encore tout en sueur, je déplie une nouvelle fois mon plan. Le vieil homme, à côté duquel j’avais pris place, prend pitié de moi et m’aide à décortiquer ce mille-feuilles. Il se marre avec toutes ses dents restantes.

« Mais mon gars, même les gens d’ici ne comprendraient rien à ton plan. Laisse tomber ce truc. Je te dirai quand descendre de ce bus et après tu devras prendre le 155 qui t’amène directement à Universal City. Crois-moi, je connais le coin! ».

Je lui fais part de ma gratitude et le questionne sur sa casquette bardée de pin’s qui atteste de son engagement au Vietnam. Après avoir consciencieusement détourné le sujet, il me raconte que la France est un pays qui lui est familier pour avoir stationné à Orly quelques temps. Le type a de la gouaille et enchaîne :

« Il y a deux jours, j’ai croisé dans ce même bus deux Néerlandaises, toutes mignonnes. Elles m’ont rappelé ces filles que l’on faisait tomber pendant nos détachements en Europe. »

Il a à peine le temps de finir son anecdote qu’il me pousse du bras et me dit :

« C’est là que tu t’arrêtes ! Le 155 jusqu’au terminus, n’oublie pas! ». Je le quitte d’un petit salut en mode G.I.

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Les consignes du vétéran appliquées à la lettre, je débarque dans une autre dimension. Le Yankee m’aurait livré aux Kongs, ç’eût été pareil. Universal Studio n’était ni plus ni moins qu’un parc d’attractions. Dans le petit train menant jusqu’à l’entrée, je ne m’étais jamais senti aussi peu à ma place, coincé entre un couple d’amoureux et une famille un peu frappadingue. Évidemment, je n’ai aucun intérêt à me faire une journée barbe-à-papa et grand-huit. Dans la galerie marchande aux abords du parc, personne ne me calcule, trop occupé à acheter des gadgets dans les énormes magasins de merchandising. Le piège se refermant sur moi, je dois partir au plus vite. Seulement, je me suis mis dans un cul-de-sac, coupé des liaisons vers le centre ville. Dernier recours : le taxi.

Et pas n’importe quel taxi! Le sikh derrière le volant ne comprend strictement rien à ce que je lui demande, n’arrive pas à saisir dans son GPS la destination de Los Feliz. En voilà une scène assez ubuesque : moi sur le siège passager avant essayant de guider dans un dialogue de sourd le chauffeur indien à l’aide de mon application Google Maps. 25 dollars et 30 minutes de course plus tard, je suis parachuté à Griffith Park, avec à la clé un changement de décor radical. L’agglomération goudronnée et tourmentée cache en son sein un poumon vert et ocre. Affamé, je prends un burger dans une cahute collée à un mini-club de poney. Cassant la croûte au milieu des gamines jouant au chat, et les boys travaillant leur lancer de base-ball, je crains à un moment d’être pris pour un sexual offender

Ne sachant pas vraiment où je me trouve, je m’attaque directement au versant le plus abrupte de la colline. Mr Griffith Griffith avait légué son domaine à la ville à la condition que cela reste un espace réservé à la détente et au loisir des citoyens, montrant par la même occasion que l’on peut être un brave homme tout en ayant le même prénom que son nom. Eh ben moi, je n’ai pas fait que rigoler. Je m’attendais à découvrir un parc arboré et verdoyant, à la fraîcheur agréable, je n’y ai trouvé que des sentiers de terre à fort dénivelé sans la moindre ombre. À 13 heures en plein cagnard, sans chapeau et sans eau, à la merci des vautours et des lions de montagne, je fais un piètre aventurier. Mais ma sueur s’est évaporé en un rien de temps quand je suis arrivé au sommet de la colline, au moment où se découvre devant moi Los Angeles dans son immensité. La solitude à ce moment devient un vrai privilège : il n’y a plus que moi et cette ville dont je trouve immédiatement un charme incontestable.

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Après en avoir pris plein les yeux, je redescends la pente en longeant les parcours de golf aussi vite que si je roulais sur moi-même. Hydrater mon corps tout sec devient une urgence.

Hydrater mon corps tout sec devient une urgence.

Un café à la mode healthfood sera mon oasis. Là s’achève mes plans galères pour la journée. Le prisonnier mexicain doit être déjà bien loin et moi je dois récupérer David à son appartement pour aller chercher Napo et Kant au terminal de bus, près de Dowtown. L’excitation de revoir mes compères me fait dire que le vrai voyage va bientôt commencer. En réalité, c’est une belle introduction à ce voyage qui m’a permis de mettre le pied à l’étrier et m’acclimater au gigantisme américain. Demain, nous serons à trois face à lui.

Mat

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