Jean Jesionek : « New York en 74, ça devait être sale »

De New York, je n’avais encore rien vu. J’ignorais presque tout des lofts de l’Upper East Side à 3 000 dollars le mois, tout de la folie furieuse des jazz clubs d’Harlem, tout des boutiques antiques de Williamsburg et de l’atmosphère hallucinante de Coney Island. Bref, à quelques semaines de prendre l’avion, je n’en pouvais plus, rappellez-vous. J’étais comme obnubilé par le besoin constant de ressentir l’ailleurs, et de bavarder avec tous ces gens terriblement inspirants. Dans le lot, il y avait Jean Jesionek. Ce retraité de l’éducation nationale, père de l’un de mes plus proches amis, a taillé son chemin pour la première fois aux États-Unis en mars 1974 [pile au moment des révélations de l’affaire du Watergate qui allait amener Nixon à sauter de la présidence quelques mois plus tard]. Durant une quinzaine de jours, il a relié avec son ex-femme et un ami belge les Etats de la Côte Est et le Sud-Est du Canada, traversant ainsi Toronto, Detroit, Chicago, l’Indiana avant de repiquer sur New York. Ce matin-là, j’arrive chez lui. Il m’attendait dans la cuisine, canette de bière à la main, dans un sweat arborant l’insigne usé de l’Université de Berkeley. Il a fixé un moment du regard l’enregistreur que j’avais posé sur la table devant lui, comme on observe un serpent dont on se demande s’il est venimeux. Avec l’acuité et le langage emporté du lettré, il me faisait parcourir l’Amérique, incidemment, truffant son récit d’anecdotes savoureuses, celles-là même qui te laissent entrevoir que, dans le fond, les clichés ne diffèrent jamais.

L’une de mes premières questions ressemblait à peu près à ça :

Racontez-moi comment vous est venue l’envie de voyager aux États-Unis.

Oh c’est le rock, les beatniks, le mouvement hippie, c’est toute cette période qui est pour beaucoup de gens de ma génération la meilleure période du monde. Le rock naît aussi de l’Angleterre, mais le berceau c’était les États-Unis avec le blues essentiellement, j’ai toujours aimé ça. Et pour moi, les premiers rockeurs c’est plus des noirs américains comme Chuck Berry ; Elvis c’était un peu trop gomina. Je dis pas, les Anglais ont apporté des tas de trucs, mais comme je préférais les Stones qui eux s’inspiraient des standards du blues américain, j’étais fait pour. Et puis j’ai découvert Dylan lorsque j’avais treize ou quatorze ans. J’étais en quatrième, je suis tombé scotché. Le jour où j’ai entendu Like a Rolling Stone ça a été pour moi une épiphanie. Tout en ne faisant pas d’anglais, j’ai toujours été bercé par ces musiques. Pour le reste, je n’voyais que le bon côté des choses, les Américains avaient quand même sauvé l’Europe. Ils avaient des moyens, une manière de vivre qu’on voyait déjà dans les films, le jean’s, le T-shirt, alors qu’on avait des pantalons en pure laine peignée et un costard/cravate pour aller à la messe le dimanche, tu vois le tableau.IMG_20150830_102423Quelles ont été vos premières impressions ? 

Ça a été le choc total. Déjà un aéroport absolument énorme, le JFK, surtout que je n’avais jamais pris l’avion. Je ne parlais pas la langue non plus. Enfin, je marmonnais quelques mots parce que j’avais essayé de traduire des chansons ; j’étais complètement abasourdi. On habitait la 42ème rue, tu avais de belles jeunes filles qui attendaient dans l’hôtel qu’on avait réservé, tout nouveau mais relativement petit et construit dans cet espèce de no man’s land, où le seul gros bâtiment en présence, c’était le terminal des bus Greyhound. J’ai mis un certain temps à comprendre que ces nanas c’étaient des prostituées qui attendaient des clients éventuels. Le quartier avait ceci de particulier qu’il était quand même assez malfamé. Au bout de la 42ème, tu arrivais sur le port. Et qui dit port, dit marins donc putes, rades, etc. On avait une impression de bas-fond. C’était assez dingue. Et puis la taille des bagnoles, comme au cinéma. Je suis allé la chercher chez Avis, je crois que c’était ça. Il faut savoir qu’à l’époque, la plus petite voiture américaine avait la taille, en gros, d’une Mercedes moyenne. Ce jour-là, il ne leur en restait plus qu’une, le mec me dit « Prenez-la, c’est le même prix ». Je fais : « ça là ? » C’était un machin atroce, une sorte de rectangle sur le sol avec des pneux en nylon…IMG_20150830_101725

Moi, ça m’est arrivé à Monterey en Californie de tomber sur deux gars avec un accent à couper au couteau de Sarreguemines

Et concernant plus spéciquement New York ?

A l’époque ça devait être sale, tu avais l’odeur mélangé du chauffage et la clim, tu pouvais presque sentir la sueur des corps, de tous ces gens qui bossent. Maintenant c’est un peu plus plus propre, tu vois. Bon, on trouvait que les chiottes publiques étaient franchement dégueulasses. À Chicago, je me suis précipité une fois dans un chiotte dans un parc, putain, devant moi tu as cinq-six boxs, pas de porte, pas de séparation et les mecs sont assis-là dans la merde en train de lire des BDs. Je suis ressorti direct. Même si je devais me faire arrêter par un flic, j’ai préféré aller dans un buisson. [Rires] Malgré tout New York c’était plein de lumières, plein de vie et franchement c’était 24 heures sur 24. C’était assez splendide quand même.

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Au premier abord, comment trouviez-vous les New Yorkais ?

Le fait que tu sois Français, ça les amuse direct. Les gens sont plutôt sympas. Tu es dans la rue avec un plan ouvert, tu vas voir un New Yorkais qui va s’arrêter et te demander où tu vas. S’il parle français ou qu’il est d’origine française, ça peut aider aussi. Par exemple en 74, j’ai connu des mecs qui avaient fait la guerre ou qui étaient allés dans des casernes chez nous… Autant pour nous, aller aux États-Unis c’était un peu réaliser un rêve, autant pour une certaine classe sociale étudiante, ils se devaient de faire un tour de l’Europe : Paris, Londres, Rome et Madrid, aujourd’hui sans doute aussi Berlin. Si un Américain t’aborde et te dit « tu es d’où ? ». Si tu connais un peu Paris, dis que t’es de Paris, mais que ta famille habite dans l’Est parce que tu sais jamais. Moi, ça m’est arrivé à Monterey en Californie de tomber sur deux gars avec un accent à couper au couteau de Sarreguemines [ville de Moselle accolée à la frontière franco-allemande]. « D’où qu’tu viens donc toi ? », que les mecs me sortent, donc tu vois.

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Les photos accompagnant les propos sont de Napo

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