L’autre Neal, Lettre à Jack Kerouac

7 mars 1947
Kansas City, Missouri

CHER JACK,

Je suis dans un bar de Market Street. Je suis soûl, bon, pas complètement mais ça va pas tarder. Je suis ici pour deux raisons : j’ai 5 heures à tuer avant l’arrivée du bus pour Denver &, plus important, je suis ici (à picoler) à cause d’une femme évidemment, & quelle femme !

Je te raconte dans l’ordre chronologique :

J’étais dans un bus qui s’arrêtait à Indianapolis pour prendre des passagers – une incarnation de la Vénus de Milo, sublime, parfaitement roulée, genre intello ardente, me demande si la place à côté de moi est prise !! J’avale une lampée (je suis torché), je me rince le gosier & je bégaie : NON ! (expression paradoxale en fait, comment peut-on bégayer Non !!?) Elle s’assied – je transpire – elle se met à parler, j’imagine les banalités qu’on va enfiler, alors histoire de capter son attention, je reste silencieux.

Elle (de son nom Patricia Lague) est montée dans le bus à 20 heures (faisant nuit !). J’ai rien dit jusqu’à 22h – pendant ces 2 heures j’ai pas seulement décidé de me la faire, j’ai réfléchi à comment y ARRIVER. Je ne peux évidemment pas te citer mot pour mot toute notre conversation mais je vais essayer de t’en récapituler l’essentiel de 22h à 2h du matin.

Sans le moindre préliminaire à grand renfort de questions objectives (comment vous appelez-vous ? où allez-vous ? etc.), je prends direct un ton complice, totalement subjectif & personnel qui, pour ainsi dire, « la transperce jusqu’à la moelle » ; pour faire court (j’arrive plus à écrire) à 2h du matin elle m’avait juré un amour éternel, un engagement absolu & une gâterie immédiate. J’attendais mieux, je ne voulais pas qu’elle me suce dans le bus alors on s’est un peu amusés tous les deux, si tu vois ce que je veux dire. […]

Bon pour faire bref : Pat & moi on est restés à la gare routière, serrés l’un contre l’autre on s’est jurés de ne plus jamais aimer personne d’autre & j’ai repris le bus pour Kansas City & Pat est docilement rentrée chez elle avec sa dominatrice de sœur. Hélas, Hélas.

Complètement dégoûté (imagine ce que je ressentais), je me suis assis dans le bus qui filait direction Kansas City. A Columbia, Missouri, une jeune vierge (19 ans) complètement impassible (mon cul) monte & partage ma banquette. Désespéré d’avoir perdu Pat la parfaite, je m’assois derrière le conducteur, en pleine lumière, & je décide de la draguer, je la baratine de 10h30 à 14h30. Une fois mon numéro fini, troublée, sa vie complètement bouleversée, métaphysiquement fascinée, passionnée dans toute son immaturité, elle appelle ses parents à Kansas City & me suit dans un parc (il commençait à faire sombre) & je la saute ; j’ai baisé comme jamais, toutes mes émotions refoulées se sont libérées dans cette jeune vierge (& elle l’était) qui, soit dit en passant, est prof  ! T’imagines, elle a fait deux ans au Missouri State Teacher’s College & elle enseigne aujourd’hui à la Jr. High School. (J’arrive plus à penser correctement). Je vais arrêter d’écrire.

Ah oui, pour me délivrer un instant de mes émotions : tu dois lire « les Âmes mortes » ; certains passages (dans lesquels Gogol exprime toute sa lucidité) me font beaucoup penser à toi.

Je développerai plus tard (peut-être?) mais pour l’instant je suis torché & heureux (après tout, je suis déjà libéré de Patricia grâce à la jeune vierge. Je ne connais pas son nom.) Sur les notes joyeuses du « Jumping at Mesners » de Les Young (que je suis en train d’écouter) je boucle pour le moment.

A mon Frère
Hauts les coeurs !
N.L. CASSADY

P.S. J’ai oublié de préciser que les parents de Patricia vivent à Ozone Park & vu qu’elle s’appelle Lague, elle est canadienne française comme toi.

Je t’écris vite,

P.P.S. Lis cette lettre illisible comme une suite de pensées débridées, merci,

P.P.P.S. Post, post-scriptum, continue à travailler dur, finis ton roman & trouve dans la solitude, via la connaissance, la force & non pas le désespoir. Au fait, je commence un roman aussi, « que tu le croies ou non ».

Salut.

P.P.P.P.S. Aux femmes !!!

Extrait d’Un truc très beau qui contient tout, lettres 1944-1950, photo : DR

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